Archives mensuelles : février 2011

Première victoire pour la liberté d’expression à l’ENS

Communiqué de presse du collectif Palestine ENS (Ecole normale supérieure) :

Après l’annulation de la conférence-débat du 18 janvier à laquelle devait participer entre autres Stéphane Hessel, plus de 600 professeurs, élèves, employés et chercheurs de l’ENS avaient signé une pétition appelant la Direction à ne plus faire obstacle aux activités du collectif Palestine ENS. Le 4 février, le collectif a présenté une demande pour réserver une salle, afin d’organiser des conférences lors de l’Israeli Apartheid Week.

Le collectif voulait réfléchir à la pertinence de la qualification juridique d’apartheid pour décrire la situation israëlo-palestinienne, et avait pour cela invité Omar Barghouti, Raji Sourani, la réalisatrice Simone Bitton pour la projection de son film « Mur » ainsi que des étudiants israéliens et palestiniens. Plus de deux semaines plus tard, la Direction a rejeté cette demande sans motiver sa décision.

Considérant qu’il s’agissait d’une violation manifeste des libertés fondamentales de réunion et d’expression, le collectif a présenté le 24 février une requête au Tribunal Administratif pour faire annuler cette
décision. Le tribunal a jugé en faveur du collectif, reconnaissant que « La directrice de l’ENS, dans l’exercice de ses fonctions a porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de réunion qui constitue une liberté fondamentale », et a ordonné à la Direction « de réexaminer la demande de salle présentée » par le collectif « dans un délai de trois jours ».

Monique Canto-Sperber était défendue notamment par Maître Patrick Klugman, membre du comité directeur du CRIF – elle avait déclaré dans Le Monde du 27 janvier : « Je n’ai eu aucun contact avec le CRIF ». Ce jugement
intervient alors que, désireuse de justifier ses actes de censure répétés, la Direction a convoqué lundi 28 février un Conseil d’Administration extraordinaire, où elle souhaite faire adopter un texte restreignant la liberté d’organiser des conférences publiques à caractère politique à l’ENS.

Palestine ENS
collectifenspalestine@gmail.com

Faut-il intervenir militairement en Libye ? par Alain Gresh

Depuis la chute du régime Ben Ali en Tunisie, une vague de soulèvements submerge le monde arabe, portée par les images de la chaîne Al-Jazira, qui permet à l’opinion de suivre en direct les événements. Du Maroc à Bahreïn, de l’Algérie à l’Irak, les citoyens, le plus souvent désarmés, descendent dans la rue pour demander des réformes politiques et une plus grande justice sociale. Dans la plupart des cas, les autorités hésitent à faire un emploi indiscriminé de la force. En Libye, en revanche, les manifestants se sont heurtés à la répression la plus terrible (Le Monde diplomatique publie dans son prochain numéro, en kiosques le 2 mars, un dossier de huit pages sur « le réveil arabe »).

Les informations provenant de Libye sont contradictoires, partielles, quelquefois non confirmées. La brutalité du régime ne fait aucun doute, et le nombre de morts est important : des centaines selon les organisations non gouvernementales, probablement plus compte tenu de la violence utilisée par les milices du régime. Si l’est du pays, avec les villes de Benghazi et de Tobrouk, est tombé aux mains des insurgés, ce qui a permis l’entrée dans le pays de journalistes étrangers, la partie ouest, et notamment Tripoli, restent inaccessibles. Kadhafi a apparemment repris en main la situation dans la capitale, et il semble avoir gardé la confiance des tribus [1] de la région (« Gaddafi tightens grip on Libyan capital as rebels swiftly advance west », par Leila Fadel et Sudarsan Raghavan, The Washington Post, 24 février). Il vient d’annoncer que Tripoli serait ouverte dès demain à tous les journalistes. Par ailleurs, il s’appuie sur des mercenaires de pays d’Afrique subsaharienne, ce qui risque de développer le racisme anti-Noirs dans le pays.

Le caractère erratique et dictatorial du colonel Mouammar Kadhafi a été confirmé par son discours illuminé prononcé le 22 février 2011 (lire une traduction en anglais ici). Le leader libyen y a rappelé les conquêtes de son règne – en particulier l’obtention du retrait des bases britannique et américaine et la nationalisation du pétrole – qui lui avaient acquis, au début, une popularité incontestable et une condamnation occidentale aussi massive. Mais il a aussi, dans son discours, multiplié les propos menaçants et incohérents, affirmant qu’il ne pouvait pas démissionner car il n’occupait aucun poste officiel, qu’il se battrait jusqu’à la dernière goutte de sang, que le pays allait vers la guerre civile, etc.

Les indignations justifiées contrastent avec le silence qui prévalait quand le régime, au début des années 2000, alors que s’esquissait la réconciliation avec l’Occident, écrasait sans pitié les islamistes. La détention et la torture de militants islamistes en Libye (comme en Egypte ou en Tunisie) n’indignaient pas les bonnes âmes.

Quoi qu’il en soit, les appels à des interventions militaires se multiplient.

Marc Lynch, sur son blog de Foreign Policy, est très clair, comme l’indique le titre de son envoi : « Intervening in the Libyan tragedy » (21 février 2011) :

« La comparaison doit se faire avec la Bosnie ou le Kosovo, ou encore avec le Rwanda : un massacre se déroule en direct à la télévision et le monde est incité à agir. Il est temps pour les Etats-Unis, l’OTAN, l’Organisation des Nations unies et la Ligue arabe d’agir avec force pour essayer d’empêcher la situation déjà sanglante de dégénérer en quelque chose de bien pire. »

On a un peu de mal à comprendre ces comparaisons. Au Rwanda, on avait affaire à un génocide qui a fait des centaines de milliers de morts. Quant au Kosovo, il est douteux que l’intervention militaire ait été un succès (lire Noam Chomsky, « Au Kosovo, il y avait une autre solution », Le Monde diplomatique, mars 2000).

Marc Lynch poursuit :

« En agissant, et j’entends par là une réponse suffisamment énergique et directe pour empêcher le régime libyen d’utiliser ses ressources militaires pour écraser ses adversaires. J’ai vu des rapports selon lesquels l’OTAN a sévèrement mis en garde la Libye contre de nouvelles violences contre son peuple. Rendre cela crédible pourrait signifier la déclaration et l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne sur la Libye, sans doute par l’OTAN, pour empêcher l’utilisation d’avions militaires contre les manifestants. »

Un point de vue que conteste fortement Justin Raimondo, sur le site Antiwar.com, « Interventionists Target Libya » (23 février) :

« Le spectre d’une intervention américaine est juste ce que Kadhafi souhaite : cela jouerait en sa faveur. Comme c’est souvent le cas des actions américaines, cette intervention aurait exactement les effets contraires à ceux recherchés. (…) Est-ce que le professeur Lynch croit vraiment qu’une intervention “énergique” (…) ne renforcerait pas la position de Kadhafi ? [Il] sait comment utiliser les passions et les préjugés de son peuple et sa stratégie est clairement de diviser son pays selon des lignes générationnelles. » (…)

« Une intervention occidentale renforcerait Kadhafi et le sauverait peut-être d’une fin bien méritée. Elle donnerait des munitions au courant islamiste marginal qui sympathise avec Al-Qaida. Tous deux seraient confortés dans leur point de vue : regardez, dirait Kadhafi, les étrangers reviennent pour prendre le contrôle du pays ; regardez, diraient les islamistes, les Croisés viennent pour voler votre révolution. »

Les images qui proviennent de Libye sont terribles. Mais qui a demandé une intervention militaire occidentale quand les avions israéliens bombardaient Gaza durant l’opération Plomb durci ? ou lors des bombardements de l’OTAN en Afghanistan ? ou de l’Irak par les Etats-Unis ? Faut-il y intervenir militairement, contre Israël et les Etats-Unis, cette fois ?

Et puis, le cas irakien est là pour nous inciter à la prudence. La dictature de Saddam Hussein était l’une des plus brutales du Proche-Orient, elle aussi alliée des Etats-Unis tant que le régime menait une guerre d’agression contre l’Iran. Son invasion du Koweït a changé la donne et a fait de lui un paria. Mais qui peut penser, huit ans après l’intervention américaine en Irak, que celle-ci a été un succès ? Les manifestations, aussi bien dans le Kurdistan irakien (présenté comme un modèle de démocratie) que dans le reste du pays, ont fait l’objet d’une répression brutale, dont peu de médias ont parlé.

Que faire alors ?

D’abord, accepter le fait que, sauf dans des cas de génocide comme au Rwanda, une intervention militaire sous l’égide de l’ONU n’est pas toujours la meilleure solution. D’autant qu’elle serait sans doute déléguée à l’OTAN, dont le rôle en Afghanistan ne semble pas vraiment positif. Les mouvements tunisien et égyptien ont abouti sans intervention militaire extérieure.

Il faut aussi se réjouir de la position de la Ligue arabe qui, pour la première fois, suspend un Etat-membre pour des problèmes relevant de la « souveraineté nationale ». Cette position, comme celle de l’Union africaine et de l’Organisation de la conférence islamique, devrait aggraver les fissures dans le régime, notamment dans l’armée et chez les diplomates, nombreux déjà à avoir abandonné Kadhafi. Elle aura plus de poids que celle de gouvernements européens et américain, soupçonnés, non sans raison, d’arrière-pensées, et qui ont développé avec le dictateur libyen d’étroites relations ces dernières années.

On peut aussi, pour l’Union européenne, tirer quelques leçons pour l’avenir.

S’il n’est pas possible pour les Etats européens de fonder toute leur politique étrangère sur le respect des droits humains, et s’il est impossible et non souhaitable de rompre les relations avec tout régime qui les violerait (avec Israël, par exemple), il est certain que l’on peut adopter des politiques plus équilibrées entre intérêts et principes, d’autant plus que bien des projets mirifiques se sont révélés des mirages (lire Alain Faujas, « Les dangers et les illusions du commerce avec Kadhafi », LeMonde.fr, 24 février) :

— Au cours des dernières années, les pays européens, dont la France, ont armé les forces libyennes, les ont conseillées, et leur ont ainsi donné les moyens de se battre contre leur propre population (la France envisageait même de leur vendre des Rafale) ;

— L’appui au régime du colonel Kadhafi dans l’Union européenne, et notamment en Italie, s’est fondé sur un chantage : la capacité pour la Libye de stopper le flux des immigrants africains vers le Vieux continent ; cette obsession migratoire amène Bruxelles à aider toute une série de régimes peu soucieux des droits humains à gérer eux-mêmes, dans des conditions souvent terribles, les immigrés. A tout prix, il faut défendre la forteresse Europe ; et, de ce point de vue, Kadhafi était un allié que Silvio Berlusconi, notamment, répugne à abandonner (lire Stefano Liberti, « L’Italie et la Libye main dans la main », Visions cartographiques, 25 août 2010) ;

— Comme dans sa coopération avec les autres pays du pourtour méditerranéen, l’Union européenne a fait prévaloir les principes du libre-échange sur le développement, multipliant les rapports élogieux sur la Tunisie ou l’Egypte ; n’est-il pas temps, comme y invite George Corm, à faire prévaloir une autre conception ? (« Quand la “rue arabe” sert de modèle au Nord », LeMonde.fr, 11 février).

Il est malheureux que les préoccupations essentielles des Européens face aux événements de Libye soient avant tout la crainte concernant les exportations de pétrole [2] et la peur de voir affluer des vagues d’immigrés. Cela ne présage rien de bon pour l’avenir.

Les principes évoqués, plutôt que l’appel aux interventions militaires, devraient guider la politique européenne à l’égard de tous les pays arabes, notamment ceux du sud de la Méditerranée qui sont touchés par la vague révolutionnaire qui déferle sur le monde arabe.

jeudi 24 février 2011, par Alain Gresh

Notes

[1] Sur les tribus, sujet complexe que je ne prétends pas connaître bien, on pourra lire « Libya – Tribal Rivalries », sur le site Bnet.

[2] Lire « Batailles pour l’énergie », Manière de voir, n° 115, février-mars 2011, actuellement en kiosques.

Ce que j’ai dit à Stuttgart – Gilad Atzmon

Le thème de ce rassemblement était « la solution d’un état ». J’étais par hasard en voyage en Allemagne au même moment et j’ai donc accepté de dire quelques mots à la demande de l’organisateur.

Comme je suis avant tout un artiste et pas un politicien ni un militant je suis attaché à la beauté et la vérité et pas à la ligne du parti ni à quelque doctrine idéologique. Et pourtant sans en avoir l’intention et sans avoir fait un long discours, j’ai réussi à franchir toutes les « lignes rouges » possibles et imaginables et je me suis fait quelques ennemis de plus.

Dans mon discours j’ai dit que le concept « d’universalisme » est un concept magnifique mais qu’il n’est pas compatible avec la culture juive parce que la culture juive a une orientation tribale. J’ai aussi dit à ces supporters allemands des Palestiniens que « la paix » est un concept magnifique car il évoque l’harmonie et la réconciliation mais que Shalom, le mot hébreu pour paix signifie en fait pour les Israéliens « sécurité pour les Juifs ».

Il me semblait que ces supporters devaient être conscients de la complexité qui ce qui les attend.

J’ai aussi réussi à rendre furieux quelques autres personnes en disant que j’étais contre les comparaisons entre Israël et l’Allemagne nazie. En effet, je crois que d’un point de vue idéologique, Israël est pire que l’Allemagne nazie car à la différence de l’Allemagne nazie, Israël est une démocratie et cela implique que les citoyens israéliens sont complices des atrocités que commet Israël.

Inutile de dire que quelques participants à la conférence étaient en colère après moi. De telles idées sont rarement exprimées en Allemagne. Quelques militants juifs, et au moins un marxiste, ont demandé qu’on me retire du protocole de la conférence.

Cela m’a fait de la peine -je croyais que ceux qui soutenaient la solution d’un état seraient capables d’accepter le pluralisme intellectuel. Mais il apparaît que certains de ceux qui militent pour une Palestine démocratique seraient bien avisés de prendre conscience de leurs propres tendances staliniennes.

Plus tard j’ai appris qu’un des militants juifs allemands qui a pris la parole à la conférence m’a défendu. Evelyn Hecht-Galinski a fermement déclaré que si on me retirait du protocole elle aussi demanderait à en être enlevée. Elle a dit pour ma défense que j’avais dit la vérité en ce qui concernait à la fois la culture juive et la culture israélienne.

En dépit de l’impitoyable pression exercée par la communauté juive, une vidéo de ma présentation a été chargée sur Youtube et beaucoup de gens l’ont vue.

Il y a deux jours, j’ai appris que Arbeiterfotografie, (le groupe qui a couvert la conférence) avait retranscrit mon discours et l’avait qualifié de « tout à fait convaincant et humain ». Selon cette firme, mes paroles devaient être « largement diffusées » (voir ci-dessous).

Je suppose que la vérité ne peut plus être censurée, même en Allemagne. Si Israël se définit comme un état juif, c’est certainement notre devoir de demander ce que signifie cette judaïcité. Je crois que la solidarité avec la Palestine prend plus de sens quand nous avons la courage de dire la vérité. Au lieu de nous conformer à quelque consensus ou discours extérieur, notre devoir est de présenter une réalité différente tout en gardant comme but la morale et la beauté.

Pour que la justice triomphe il faut dire la vérité.

——————

Arbeitfotografie : Qu’est-ce que Gilad Atzmon a dit exactement à Stuttgart ?

Une des phrases les plus essentielles que Gilad Atzmon a prononcées au début de son discours de bienvenue à la conférence de Stuttgart est certainement la suivante : « Nous sommes tous d’accord avec la solution « d’UN état », et nous pensons tous que c’est probablement la seule solution éthique et universelle à la crise. Nous pensons tous que c’est la bonne route vers la paix. » Gilad Atzmon explique que la paix et l’universalité, dans le sens de réconciliation, sont étrangers à la culture juive -et plus particulièrement à la culture israélienne. Il affirme que la culture juive a une orientation tribale. Et que lorsque les Israéliens utilisent le mot « Shalom », ils ne veulent pas dire paix mais sécurité pour les Juifs. Il croit qu’il est capital d’exercer une pression maximale sur Israël par le biais du « Boycott, Désinvestissement et Sanctions » (BDS).

Bien qu’il soit juste de dire que des déclarations de cette nature ne peuvent pas manquer pas de provoquer de violentes réactions de la part des supporters des idéologies racistes et sionistes, on a du mal à comprendre qu’il en soit de même chez les militants du mouvement Solidarité avec la Palestine.

C’est le passage suivant en particulier qui a été cité hors contexte : « Je crois qu’Israël est bien pire que l’Allemagne nazie. Pourquoi ? Parce que c’est une démocratie. L’Allemagne nazie n’était pas une démocratie. Le Reichtag a été dissous, les Allemands n’ont aucune responsabilité dans les actions et les crimes commis par les Nazis. Israël est une démocratie ; et par conséquent chaque citoyen est complice. Chaque citoyen est complice comme je le suis moi-même des crimes commis en Iraq en tant que citoyen britannique.  »

Le passage ci-dessus a été utilisé pour discréditer Gilad Atzmon et refuser de discuter avec lui. Est-ce justifié ? La réponse à cette question devient évidente si on se réfère au contexte dans lequel cette phrase a été prononcée. Le passage qui a été sorti de son contexte fait partie d’une digression dans laquelle Gilad explique pourquoi il n’aime pas les comparaisons -les comparaisons entre Israël et l’Allemagne nazie et entre Israël et l’Afrique du sud. En réduisant ses paroles à ce que je viens de citer, on enlève à sa déclaration son sens initial et son intention profonde. [voir le texte complet ci-dessous]

En réalité la préoccupation principale de Gilad Atzmon est d’éveiller la conscience des Israéliens à une notion qu’il décrit comme suit : « Mais alors tout à coup un concept très important est devenu clair à mes yeux. Et c’est le seul que les Israéliens peuvent comprendre. C’est très simple [voir le texte ci-dessous]. Je crois que la peur hystérique des Israéliens à propos de la délégitimation d’Israël a un rapport avec le fait qu’ils commencent à comprendre que tôt ou tard ils seront obligés de vivre avec les Palestiniens…. C’est aussi le message principal que je leur adresse aujourd’hui. Ce sont les Israéliens qui sont actuellement prisonniers -prisonniers de la bienveillance future des Palestiniens.

Personne n’a le pouvoir de pardonner aux Israéliens leurs actions et leurs crimes -ni les Anglais, ni les Français, ni les Allemands. Le seul peuple qui sera en capacité de leur pardonner c’est le peuple palestinien. S’ils veulent être pardonnés, les Israéliens doivent se mettre à réfléchir MAINTENANT. [Il faut qu’ils commencent à se dire] : « Le destin nous condamne à vivre dans cette société. C’est un processus irrémédiable. » Il n’y aura qu’un état et nous devons nous assurer qu’ils le comprennent – et qu’ils comprennent que tout ce qu’ils font à partir d’aujourd’hui sera soumis à la bienveillance des Palestiniens. Nous devons le leur dire très clairement. »

Sa manière de penser est inhabituelle, mais elle ne mérite absolument pas d’être condamnée.

C’est une façon de voir convaincante et humaine et nous devrions la soutenir et la diffuser largement. Nous ne devrions plus jouer à ce jeu qui consiste à renverser les rôles du voleur et du volé, de l’oppresseur et de l’opprimé, du terroriste et du terrorisé. Nous devons dire clairement qui a systématiquement commis des crimes contre qui au cours des dizaines d’années passées. Et dans ce contexte nous devons admettre avec Gilad Atzmon que cela ne peut plus continuer comme cela. Chaque crime supplémentaire commis par Israël contre les Palestiniens augmente la haine contre cet état et rend la réconciliation encore plus difficile. Cela ne peut pas être ce que nous voulons surtout si nous appartenons à une société chrétienne.

Voici la digression intellectuelle complète de Gilad Atzmon [en italiques] : « Nous avons déjà entendu la comparaison entre les Israéliens -Israël et l’Allemagne nazie. Je n’aime pas cette comparaison parce que je crois qu’Israël est bien pire que l’Allemagne nazi. Pourquoi ? Tout simplement parce que Israël est une démocratie. Le Reichtag a été dissous, les Allemands n’étaient en aucune manière responsables de ce que les Nazis avaient fait -à l’exception de ceux qui avaient directement commis des crimes ou exerçaient une responsabilité politique. Israël, par contre, est une démocratie. En conséquence chaque citoyen est complice comme moi je le suis en tant que citoyen britannique des crimes commis en Iraq. Evidemment je ne suis pas responsable au même degré que Tony Blair ou Lord Goldsmith ou même Lord Levy (son donateur numéro un). Quant à la comparaison entre Israël et l’Afrique du Sud…. il y a eu des massacres [en Afrique du Sud] -mais il n’y a pas eu de génocide, ni de politique de génocide contre les noirs.[Contrairement]à ce qui se passe en Israël. Nous avons tous été témoins de ce qui est arrivé à Gaza en 2008/2009. En tous cas je n’aime pas les comparaisons, cependant….. »

Ce sont des réflexions annexes. Elles sont provocantes mais en aucune façon ne justifient un refus de dialoguer avec leur auteur, d’autant plus qu’elles ont comme centre une notion qui pourrait difficilement être plus humaine.

(JPG)

* Gilad Atzmon est né en Israël et y a fait son service militaire. Il habite à Londres et il est l’auteur de deux romans : A Guide to the Perplexed et plus récemment My One and Only Love. Il est aussi un des saxophonistes de jazz les plus renommés d’Europe. On peut le joindre à : atz@onetel.net.uk

19 février 2011 – Dissident Voice – Pour consulter l’original et le texte intégral de la communication de Gilad Atzmon à Stuttgart : http://dissidentvoice.org/2011/02/truth-in-stuttgart/
Traduction : Dominique Muselet

Les situations coloniales sont dépassées et doivent être réglées, insiste Ban Ki-Moon

« L’achèvement du processus de décolonisation nécessitera des efforts concertés de toutes les parties concernées: d’abord et avant tout, du Comité spécial, des puissances administrantes et des peuples des territoires non-autonomes », a déclaré jeudi le Secrétaire général, Ban Ki-moon, en ouverture de la session 2011 du Comité spécial de l’ONU sur la décolonisation, au siège de l’organisation, à New York.

Depuis 1945, plus de 80 nations dont les peuples vivaient sous la domination coloniale ont adhéré à l’ONU en tant qu’États souverains et indépendants. De nombreux autres territoires ont atteint la pleine autonomie, soit dans le cadre d’une association politique avec d’autres États indépendants, soit en s’intégrant à d’autres États.

Aujourd’hui, il reste toutefois 16 territoires non autonomes, qui sont Anguilla, les Bermudes, Gibraltar, Guam, les Îles Caïmans, les Malouines, les Îles Turques et Caïques, les Îles Vierges américaines, les Îles Vierges britanniques, Montserrat, la Nouvelle-Calédonie, Pitcairn, Sainte-Hélène, le Sahara occidental, les Samoa américaines et les Tokélaou. Ils sont administrés par quatre puissances : les États-Unis, la France, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni.

Rappelant le droit des peuples des territoires non-autonomes à exercer leur droit à l’autodétermination, Ban Ki-moon a souligné dans son intervention « l’importance capitale » de la poursuite « du dialogue visant à améliorer la coopération entre le Comité spécial et les puissances administrantes ».
Créé en 1961, après la déclaration de 1960 sur l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples coloniaux, qui réaffirme le droit de tous les peuples à l’autodétermination et proclame que le colonialisme doit connaître une fin rapide et inconditionnelle, le Comité spécial de l’ONU rassemble 25 Etats membres chargé de faire avancer ce processus.
Le chef de l’ONU a salué « le rôle crucial » joué par cet organe intergouvernemental exclusivement dédié à la décolonisation, estimant qu’il devait désormais « évaluer ses travaux et réalisations passés, afin de tracer une voie à suivre, en collaboration avec les puissances administrantes, pour le bénéfice ultime des peuples ».

Au moment de la création de l’ONU en 1945, 750 millions de personnes – près d’un tiers de la population mondiale – vivaient dans les territoires non autonomes. Ils sont moins de 2 millions à l’heure actuelle.

« Aujourd’hui, 16 territoires non-autonomes demeurent sur la liste, attendant des initiatives constructives, axées sur la recherche d’un résultat », a-t-il déclaré, avant d’estimer que ceux-ci devaient « avoir la possibilité d’exercer leur droit à l’autodétermination afin que les intérêts de leurs peuples soient complètement pris en compte ».

« Les situations coloniales sont totalement dépassées et doivent être réglées avec une vigueur renouvelée et de la créativité. Je garde l’espoir que les difficultés rencontrées ces dernières années seront graduellement dépassées, afin que le Comité développe des méthodes efficaces formelles et informelles qui aideront à accomplir son mandat », a-t-il conclu.

En vertu de l’Article 73 de la Charte des Nations Unies, les puissances administrantes des territoires non-autonomes ont pour obligation primordiale de favoriser la prospérité des habitants de ces territoires et d’améliorer leur situation socio-économique. A cette fin, et pour mener à bien le processus de décolonisation, elles sont aussi encouragées à coopérer avec l’ONU et les organes chargées d’aider les peuples à exercer leur droit à l’autodétermination.
Feb 24 2011  4:50PM

La révolution égyptienne et Israël, par Ilan Pappe

L’opinion qui prévaut en Israël est que si elles réussissent vraiment, les révolutions égyptiennes et tunisiennes sont une mauvaise chose pour Israël, une très mauvaise chose. Les arabes éduqués — qui ne sont pas tous habillés comme des « islamistes », qui, pour un bon nombre d’entre eux, parlent parfaitement bien l’Anglais et qui expriment leur aspiration à la démocratie de manière tout à fait raffinée et sans recourir à la rhétorique « anti-occident » sont mauvais pour Israël.

Les images d’armées arabes qui ne tirent pas sur les manifestants sont aussi mauvaises pour Israël que toutes ces autres images qui ont ému et enthousiasmé tant de personnes dans le monde et même en occident. Cette réaction unanime est aussi mauvaise, très mauvaise. Cela fait ressembler l’occupation israélienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza et sa politique intérieure d’apartheid aux actions d’un régime « arabe » typique.

Dans un premier temps, personne n’a su ce que les officiels israéliens pensaient. Dans une première déclaration pleine de bon sens à ses collègues, le premier ministre Benjamin Netanyahu a demandé à ses ministres de ne pas commenter en public les événements en Egypte. Pendant un court instant on a pu penser qu’Israël abandonnait le rôle de voisin voyou pour redevenir ce qu’il avait toujours été : un visiteur ou un résident permanent.

Il semble que Netanyahu a été particulièrement embarrassé par les commentaires malheureux prononcés sur la situation par le Général Aviv Kochavi, le chef des services secrets israéliens. Cet expert galonné des affaires arabes a affirmé avec force à la Knesset que le régime de Mubarak était aussi solide et fort que jamais. Mais Netanyahu n’a pas été capable de se taire longtemps. Et quand la langue du leader s’est déliée, tout le monde s’y est mis. Et en écoutant leurs remarques, on se disait que, en comparaison, les commentateurs de Fox News étaient une bande de hippies pacifiques, adeptes de l’amour libre des années 1960.

La substance du discours israélien est simple : Ceci est une révolution du genre de celle d’Iran soutenue par Al Jazeera et que le président étasunien Obama, qui est une nouveau Carter, et le reste du monde sous le choc laissent stupidement se développer. Les fers de lance de l’interprétation israélienne sont les anciens ambassadeurs israéliens en Egypte. Toute leur frustration d’avoir été enfermés dans un appartement d’une tour du Caire se répand maintenant comme la lave d’un volcan inextinguible. Leurs propos peuvent se résumer aux paroles de l’un d’entre eux, Zvi Mazael qui a dit sur la chaîne 2 de la TV israélienne le 28 janvier : « Tout ceci est mauvais pour les Juifs ; très mauvais. »

En Israël, bien sur, quand on dit « mauvais pour les Juifs » on veut parler des Israéliens – mais on veut dire aussi que ce qui est mauvais pour Israël est aussi mauvais pour les Juifs du monde entier (bien que le contraire ait été amplement prouvé depuis la création de l’état).

Mais ce qui est vraiment mauvais pour Israël, c’est la comparaison. Indépendamment de la manière dont tout cela va finir, cela met en lumière les mensonges et les fausses allégations d’Israël comme jamais auparavant. Le peuple d’Egypte mène une intifada pacifique et c’est le régime qui se livre à des violences meurtrières. L’armé n’a pas tiré sur les manifestants ; et même avant le départ de Mubarak, au bout de sept jours de protestation, le ministre de l’intérieur qui envoyait ses sbires attaquer violemment les manifestants a été renvoyé et sera sans doute jugé.

Oui, ils ont fait cela pour gagner du temps et essayer de persuader les manifestants de rentrer chez eux. Mais même cet événement, qu’on a déjà oublié, ne pourrait pas arriver en Israël. Israël est un lieu où tous les généraux qui ont donné l’ordre de tirer sur les manifestants palestiniens et juifs qui protestaient contre l’occupation sont maintenant en compétition pour la promotion au poste suprême de chef d’état major.

L’un d’entre eux, Yair Navey a donné l’ordre en 2008 de tirer sur tous les suspects palestiniens même s’ils se laissaient arrêter sans résister. Il n’est pas en prison ; mais la jeune femme, Anat Kamm, à l’origine des fuites au quotidien Haaretz qui ont révélé ces instructions encourt une peine de neuf années de prison. Aucun général israélien n’a passé un seul jour en prison pour avoir ordonné aux troupes de tirer sur des manifestants désarmés, des civils innocents, des femmes, des vieillards et des enfants. La lumière qui brille en Egypte et en Tunisie est si forte qu’elle éclaire aussi les aspects les plus sombres de la « seule démocratie du Moyen Orient. »

Les arabes pacifiques et démocratiques (qu’ils soient ou non religieux) sont mauvais pour Israël. Mais peut-être que ces arabes étaient là tout le temps, pas seulement en Egypte mais aussi en Palestine. L’argument que les commentateurs israéliens martèlent avec insistance, comme quoi la question la plus importante serait les traité de paix avec l’Egypte, n’est qu’une diversion qui n’a quasiment rien à voir avec la puissante pulsion qui secoue le monde arabe dans sa totalité.

Les traités de paix avec Israël sont les symptômes de la corruption morale et non la maladie elle-même – c’est pourquoi le président syrien, Bashar Asad, qui est pourtant indubitablement un leader anti-israélien, n’est pas à l’abri de la vague de changement. Non, l’enjeu ici est l’idée mensongère qu’Israël est un îlot occidental, stable et civilisé perdu dans une mer de barbarisme islamique et de fanatisme arabe. Le « danger » pour Israël est que la carte ne change pas mais que la géographie change. Il demeurerait toujours un îlot mais un îlot de barbarisme et de fanatisme dans une nouvelle mer d’états démocratiques et égalitaires.

Depuis longtemps de larges sections de la société civile occidentale ne voient plus en Israël un état démocratique ; et il semble que maintenant des politiciens occidentaux au pouvoir pourraient se mettre à penser comme eux. Quelle place tient l’ancienne image d’Israël-état démocratique dans le maintien de sa relation privilégiée ave les USA ? Seul le temps nous le dira.

Quoiqu’il en soit, le cri qui s’élève de la place Tahrir du Caire nous prévient que la mythologie mensongère de la « seule démocratie du Moyen Orient », l’implacable fondamentalisme chrétien (beaucoup plus sinistre et corrompu que celui des Frères Musulmans), l’industrie cynique de l’armement qui profite de la guerre, le néo-conservatisme et le brutal lobbying ne garantiront pas indéfiniment la permanence de la relation privilégiée entre les USA et Israël.

Et même si cette relation se poursuit un certain temps, sa base est maintenant beaucoup plus fragile. Si on considère, à l’autre bout de l’échiquier, les persistantes puissances régionales anti-étasuniennes que constituent l’Iran, la Syrie et dans une moindre mesure la Turquie d’une part, et, de l’autre, le renversement des derniers dictateurs pro-étasuniens, on se rend compte que, même s’il dure, le soutien étasunien ne sera peut-être pas suffisant pour maintenir dans l’avenir un » état juif » raciste et ethnique au coeur d’un monde arabe en plein bouleversement.

Ca pourrait être une bonne nouvelle pour la communauté juive toute entière, et même pour les Juifs israéliens sur le long terme. Etre entouré de peuples épris de liberté, de justice sociale et de spiritualité, de peuples qui évoluent parfois sans encombres et parfois moins sereinement entre la tradition et la modernité, le nationalisme et l’humanisme, le capitalisme agressif de la globalisation et la survie au jour le jour, ne sera pas facile.

Cependant c’est une vision positive qui porte en elle l’espoir de changements similaires en Palestine. Elle peut provoquer la fin de plus d’un siècle de colonisation et de dépossession sioniste et amener une réconciliation équitable entre les victimes palestiniennes de ces politiques criminelles où qu’elles se trouvent, et la communauté juive. Cette réconciliation serait fondée sur le droit des Palestiniens au retour et tous les autres droits pour lesquels le peuple d’Egypte s’est si bravement battu au cours de ces 20 derniers jours.

Hélas, on peut faire confiance aux Israéliens pour ne pas manquer une occasion de ne pas faire la paix. ils crieraient au loup. Ils exigeraient et obtiendraient davantage d’argent des contribuables étasuniens pour mettre en place « les nouveaux développements ». Ils interviendraient secrètement pour saboter et détruire toute transition vers la démocratie (vous souvenez-vous de la violence et de la cruauté avec laquelle ils ont réagi à la démocratisation de la société palestinienne ?) et ils se livreraient à une campagne islamophobe d’une envergure inégalée.

Mais qui sait, peut-être que les contribuables étasuniens ne bougeraient pas cette fois-ci. Et peut-être que les politiciens européens suivraient leurs opinions publiques et non seulement laisseraient l’Egypte se transformer radicalement, mais attendraient une évolution similaire d’Israël et de la Palestine. Dans un tel scénario, les Juifs d’Israël ont une chance de devenir partie intégrante du Moyen Orient au lieu d’être au Moyen Orient une pièce rapportée agressive issue de l’imagination égarée des sionistes.

* Ilan Pappe est professeur d’histoire et directeur du European Centre for Palestine Studies à l’université d’Exeter. Son livre le plus récent est « Out of the Frame : The Struggle for Academic Freedom in Israel » (Pluto Press, 2010).

14 février 2011 – The Electronic Intifada
Traduction de l’anglais : Dominique Muselet