Débat européen sur le boycott académique et culturel des institutions israéliennes

Auditorium de l’INHA le 25 Septembre 2010

L’association que j’ai l’honneur de présider s’appelle l’AURDIP, Association des Universitaires pour le Respect du Droit International en Palestine. C’est dire que notre approche de la question palestinienne se fait par le droit, et non par la politique. Eyal Sivan a déjà souligné combien le respect du droit international est central pour la légitimité de l’État d’Israel, qui seul de tous les états de la planète, tire son existence d’une décision de l’ONU. Si le gouvernement israélien persiste à fouler aux pieds le droit international, et à traiter par le mépris les résolutions de l’ONU, c’est le fondement même de l’état qu’il remet en question.

Il est paradoxal que le droit international ne soit pas respecté par ceux-là même qui auraient le plus intérêt à le faire. Parmi les violations les plus flagrantes, source de toutes les autres, mentionnons l’expulsion des Palestiniens en 1947, l’occupation militaire et la colonisation de la Cisjordanie, le siège de Gaza et le traitement différencié des citoyens arabes en Israel.

Quand le droit n’est pas respecté, la loi prévoit des sanctions : la peur du gendarme est le commencement de la sagesse. C’est bien ce que font la charte de l’ONU et les traité signés par l’Union Européenne. Dans le cas de l’ONU, les sanctions existent, et ont été appliquées contre d’autres états, comme l’Irak, de manière particulièrement cruelle, ou, en ce moment, l’Iran – mais jamais contre Israel. Dans le cas de l’UE, non seulement les sanctions prévues à l’article 2 de l’accord d’association avec Israel ne sont pas appliquées, mais la collaboration s’étend en largeur et en profondeur.

Sait-on que le contribuable européen est le second bailleur de fonds des universités israéliennes, après le citoyen israélien ? Dans les domaines scientifiques et techniques, la place faite à Israel dans les programmes européens tire la recherche vers des domaines que je considère personnellement comme éthiquement dangereux et intellectuellement vides.

A titre d’exemple, Motorola-Israel prend part au projet “iDetect4All” (sic), destiné à envoyer des alertes sur des activités suspectes à proximité de bâtiments ou de ressources ayant une valeur économique.

Quand le gendarme dort, ou refuse de faire son devoir, que peut faire le citoyen ? Il doit se défendre, mais il n’a pas, lui, d’armes à sa disposition. Il lui faut trouver un moyen non-violent, qui frappe les esprits comme le délinquant a frappé les corps, et dont la force ne soit pas physique, mais morale.

Ce moyen existe : c’est le boycott. Pour nous, universitaires et chercheurs, c’est le boycott académique et culturel. Il consiste à refuser de collaborer avec les institutions israéliennes, c’est-à- dire refuser de se rendre à des congrès en Israel, refuser de participer à des projets de recherche commun avec des universités ou des laboratoires israéliens.

On nous demande souvent : pourquoi ne pas différencier ? Pourquoi ne pas exempter telle université, ou tel département dans telle université ? Pourquoi se priver de visiter tel chercheur sous prétexte que c’est dans le cadre d’un projet européen que vous n’approuvez pas ? C’est que je ne connais pas une seule université israélienne qui, d’une manière ou d’une autre, ne soit pas profondément impliquée dans la surveillance et la répression du peuple palestinien, et qui ne concoive pas ses programmes d’enseignement et de recherche en fonction des intérêts de l’armée d’occupation. Des facilités d’études données aux soldats aux diplômes délivrés en tenant compte des états de service, du développement de nanotechnologies dédiées à la surveillance à la conception de manuels d’éthique “pratique” pour les opérations militaires et les interrogatoires, c’est tout un système qui est mis en place et dont on ne peut pas isoler une partie.

Les enseignants et les chercheurs qui y travaillent contribuent à son bon fonctionnement, et ce sont les meilleurs qui y contribuent le plus. De bons serviteurs peuvent servir de mauvais maîtres, l’histoire nous en a donné de nombreux exemples. Le savant ne vit pas sur la Lune, ses travaux s’insèrent dans un contexte, et c’est dans ce contexte qu’il faut le juger.

Boycotter certes, mais aussi expliquer pourquoi. C’est en cela que le boycott est un acte moral : il arrache les masques et interroge directement les consciences. Ce que je viens de dire est bien documenté, mais généralement ignoré ou passé sous silence : les uns préfèrent ne pas savoir, les autres en ont trop à dire. Il faut donc informer, expliquer dans chaque cas comment en prêtant son nom à l’activité visée on contribue finalement à des actes que l’on n’accomplirait pas soi-même.

Pour ne donner qu’un exemple, les recherches menées au Technion sur les nanotechnologies sont à double tranchant : elles peuvent servir, soit à concevoir des sondes médicales qui se déplacent à l’intérieur du corps humain, mais aussi des drones capables de pénétrer dans les maisons. L’une et l’autre sont menées de front, parallèlement certes, mais qui peut croire qu’en collaborant à l’une on n’aide pas l’autre ?

Le boycott est un acte éducatif. Certes, chacun peut faire ses choix. Ce que nous voulons, c’est que ces choix soient faits en connaissance de cause. Nous voulons la vérité, car c’est le mensonge qui nous étouffe. Rien que pour tenir ce débat, nous avons dû nous battre tout un mois. Trois directeurs d’établissements d’enseignement public ont refusé qu’il ait lieu dans leurs locaux, non par manque de sympathie, mais parce qu’ils voulaient éviter les ennuis. Ils n’ont fait qu’exprimer ce que ressentent la majorité des collègues : je crains que vous ne disiez la vérité, mais il vaut mieux ne pas chercher à savoir. Pour reprendre une formule célèbre, la question ne sera pas posée.

Cette situation a déjà été décrite par Martin Luther King, dans un texte très beau, écrit en 1963 lorsqu’il était en prison à Birmingham (Alabama) pour avoir (déjà !) appelé au boycott et défilé pacifiquement dans les rues de la ville. Je lui laisse la parole :

“Je dois tout d’abord vous avouer que ces dernières années, j’ai été extrêmement déçu par le blanc modéré. J’en suis presque arrivé à la conclusion regrettable que le principal obstacle que rencontre le Noir dans son élan vers la liberté n’est ni le Ku Klux Klan, ni les ligues de défense des blancs, mais bien le blanc modéré, celui qui s’attache davantage à l’ “ordre” qu’à la justice ; qui préfère une paix négative, qui se réduit à l’absence de tensions, à une paix positive, qui est la présence de la justice ; qui dit constamment “je suis d’accord avec le but que vous poursuivez, mais je ne peux pas être d’accord avec vos méthodes d’action directe” ; qui, de manière paternaliste, s’imagine qu’il peut décider des étapes par lesquelles un autre homme accèdera à la liberté ; qui vit dans un temps mythique, et qui conseille en permanence au Noir d’attendre “un moment plus favorable”. La compréhension superficielle des gens de bonne volonté est plus frustrante que l’incompréhension totale des gens de mauvaise volonté. L’acceptation tiède est beaucoup plus déconcertante que le rejet complet”

Discours prononcé par Ivar Ekeland Président de l’AURDIP